Select Page

Pierre Croizet, Directeur de GMT Editions entre réalité augmentée et réseau social des passionnés de patrimoine

Pierre Croizet, Directeur de GMT Editions entre réalité augmentée et réseau social des passionnés de patrimoine
Pierre Croizet DG de GMT Editions

Pierre Croizet DG de GMT Editions (à gauche) aux côtés de Gaël Hamon, Pdg de Art Graphique & Patrimoine

Précurseur des applications mobiles dédiées au patrimoine, la société bordelaise GMT Editions qui compte une dizaine de salariés se lance aujourd’hui massivement dans les applications mobiles basées sur la réalité augmentée et inaugure une nouvelle forme de réseau social particulièrement innovant, car basé sur la reconnaissance des images de monuments historiques afin de réunir virtuellement les passionnés de patrimoine et de tourisme culturel.

 

Istorylab – Quand et comment avez-vous créé GMT Editions ?

Pierre Croizet – En 2003, je travaillais dans le tourisme institutionnel et j’étais passionné d’innovation technologique. J’ai alors rencontré Benjamin Bastien, celui qui est devenu par la suite mon associé. Il travaillait lui aussi dans le milieu du tourisme institutionnel et était développeur dans l’âme. Nous avons commencé par créer un des premiers guides touristiques électroniques sur la ville de Bordeaux, bien avant la naissance des Smartphones. Les GPS commençaient tout juste à arriver. Ainsi, on a pu tester toute la chaine de fabrication et de distribution payante, bien avant iTunes et les plateformes de téléchargement d’applications en ligne. Sans avoir fait spécialement de promotion, à part quelques reportages télé et articles dans les journaux, nous avons eu un joli succès, suffisant pour nous décider à lancer une société en 2004 dont la vocation serait la conception de logiciels pour terminaux mobiles, car on appelait pas encore cela « application » à l’époque. Petit à petit, nous avons ajouté des briques fonctionnelles à nos applications mobiles comme le GPS au sein de guides de randonnées interactifs. La localisation de l’application permettait de montrer en temps réel les points d’intérêts autour des randonneurs. Sur un sentier l’application leur disait « quand vous arriverez devant l’arbre juste en face de vous, vous tournez à gauche ». En 2004-2005, c’était un truc complètement étonnant. Magique !

Istorylab : comment êtes vous venu à l’utilisation de la réalité augmentée ?
Pierre Croizet – Nous sommes venus à traiter peu à peu des aspects beaucoup plus complexes en matière de patrimoine et les évolutions technologiques, comme l’apparition de l’iPhone a marqué un tournant, y compris vis à vos de l’iPod sur lequel nous développions déjà des applis. Nous avons suivi naturellement le mouvement vers l’iPhone, l’iPad et tous les autres Smartphones en essayant d’amener des choses nouvelles, au travers de fonctionnalités dont nous avions rêver. De fil en aiguille et surtout grâce à notre rencontre avec une société soeur spécialiste de la modélisation 3D Art Graphique & Patrimoine, nous sommes arrivés dans les années 2010 à proposer une des toutes premières applications incorporant un dispositif de Réalité Augmentée autour de la reconstitution de l’Abbaye de Jumièges. Seule l’Abbaye de Cluny juste avant avait fait l’objet à l’époque d’un tel dispositif.

Istorylab : Qu’avez vous retenu de cette première expérience d’intégration de la Réalité Augmentée dans une App mobile ?

Pierre Croizet – Jumièges était une appli marquant car nous y avons instauré des principes de navigation qui aujourd’hui encore sont repris un peu partout, notamment les mollettes sur un bord de l’écran faisant apparaître différentes positions en RA ainsi que toutes les logiques d’interfaces à l’ergonomie ultra simplifiée. Et, puis surtout, l’appli Jumièges a marqué un moment important de la vie de notre société puisque Jumièges 3D reçoit en 2013 le prix de l’application numérique la plus innovante au niveau mondial décernée par le World Summit Award (WSA), une compétition organisée par l’ONU pour récompenser les contenus numériques et internet les plus novateurs et qui regroupe des centaines de dossiers concurrents examinés par une centaine de juges de 100 pays différents. Cette marque de reconnaissance nous a ouvert un certain nombre d’autres marchés et depuis lors cela n’arrête pas…

A ce jour, nous avons lancés divers projets de visites utilisant la Réalité Augmentée, comme cette année une visite du centre historique de Poitiers (Appli 3D Poitiers Evolution), d’Avignon, une appli sur la villa Cavrois 3D ou plus récemment sur le Dôme des Invalides et enfin une appli sur l’Hôtel de Matignon. Sur plusieurs de ces projets, GMT éditions travaille en étroite collaboration avec la société jumelle Art Graphique & Patrimoine spécialisée dans la création des modèles 3D destinés à la Réalité Augmentée (NDLR : Art Graphique & Patrimoine dont vous pourrez lire bientôt une monographie sur ce site est le leader en France et même en Europe de la représentation virtuelle des édifices patrimoniaux et oeuvres d’art). Dans le cadre de ce partenariat, c’est Art Graphique & Patrimoine qui crée les belles images de synthèse des monuments historiques reconstitués, en relation privilégiée avec la communauté scientifique afin de respecter les données archéologiques de l’édifice. Une fois cette étape validée, nous portons ces images de synthèse sur les supports mobiles en nous occupant de coder l’application sur les différentes OS mobiles en respectant une ergonomie de navigation conviviale et en ajoutant des éléments de géolocalisation ainsi que des contenus supplémentaires liées à la médiation. Nous prenons en charge l’ensemble du projet de A à Z jusqu’à ce que le client loue les tablettes aux visiteurs de son site historique.

Visionnez la version web de la visite augmentée dans Jumièges

Istorylab : La présence de Réalité Augmentée n’impose-t’elle pas de ce point de vue une relation étroite avec vos clients dans la mesure où l’on rajoute des éléments essentiels de médiation à un édifice existant ?

Tout à fait, c’est d’ailleurs ce que l’on tente généralement de faire comprendre à nos clients. On les incorpore dans l’équipe de production car il est le seul à disposer d’une connaissance extrêmement fine à la fois du patrimoine dont il a la charge et des attentes de son public de visiteurs. De cette manière, il participe activement à la réalisation du projet et du story-board de cette histoire. Notre savoir-faire tient aussi à notre expérience de l’expérience utilisateur (NDLR : la fameuse User Interface) pour laquelle nous on avons quelques principes de base comme le fait qu’une application doit être suffisamment bien conçue pour ne nécessiter aucun mode d’emploi.

 “Ne jamais oublier que les employés à la billetterie qui louent les tablettes ont très peu de temps à consacrer à des explications sur le maniement des applis”

Et, ce n’est pas toujours aussi simple qu’on l’imagine à mettre en oeuvre. En outre, si on ne fait pas cet effort d’ergonomie, l’utilisateur va se dire devant l’appli qu’on ne sait pas cassé la tête et vite laisser tomber la navigation… C’est vraiment un élément clef pour les musées, car il ne faut jamais oublier que les employés au comptoir qui assurent la billetterie et louent les tablettes en parallèle ont très peu de temps à consacrer à des explications sur la navigation dans une appli dans les sites à forte fréquentation. C’est pour cela que nous garantissons  à nos clients sur nos applis un principe d’appropriation des visiteurs durant moins d’une minute trente. Nous nous imposons également une contrainte supplémentaire en acceptant de travailler uniquement sur des applications qui bénéficient d’un matériel scientifique suffisant en nous engageant à réaliser des reconstitutions réalistes au moins à 90 % !

Istorylab : j’imagine quand même que vous arbitrer entre les desiderata des comités scientifiques et ce qui est réalisable sur le plan de la navigation et de l’image de synthèse pour permettre une navigation fluide avec la tablette…

Pierre Croizet – Il n’y a pas tant de limites que cela sauf s’il s’agit de représenter une ville entière. Ce sont surtout des considérations budgétaires qui dictent les choix. La plupart du temps on nous demande de représenter une pièce, une rue ou un monument, des choses relativement aisées à maîtriser sur le plan 3D. Le dialogue avec le comité scientifique est souvent étonnant. Nos débats avec les scientifiques ressemblent souvent à une sorte d’enquête policière dans laquelle il faut être capable de se rapprocher au maximum d’une vérité historique.

Istorylab –  Aujourd’hui, avez-vous l’impression que l’appli pour tablette ou smartphone est l’objet de médiation le plus demandé sur les lieux historiques vis à vis des dalles tactiles ?

Pierre Croizet – Selon moi les dispositifs mobiles et statiques sont des marchés distincts, car les dispositifs statiques permettent d’aller plus loin dans la manipulation d’un objet 3D, une maquette ou une vidéo d’interprétation. Ce n’est pas le coeur de notre marché. Nous sommes concentrés pour notre part sur les dispositifs mobiles qui nécessitent une déambulation sur un site historique d’une grande superficie. Nous avons par exemple réalisés récemment des déambulations dans la vielle ville de Poitiers, de Perpignan ou d’Avignon. Nous réalisons des applis pour Smartphone, mais nous privilégions les applis pour tablettes, car il nous parait que c’est le bon compromis entre facilité d’usage, facilité de transport dans le cadre d’une déambulation d’une heure et demi à deux heures et la richesse des informations qu’il est possible d’afficher sur l’écran. La tablette a un fort pouvoir immersif, car, grâce à la taille de son écran elle incite les visiteurs à avancer dans l’image avec sa tablette à bout de bras. Ce pouvoir immersif de la tablette nous a d’ailleurs incité à participer activement aux côtés d’Art Graphique & Patrimoine à la réalisation d’un prototype très novateur lors de Futur en Seine 2015 (NDLR : le Moulage augmenté à la Cité de l’Architecture) qui inaugure la déambulation dans un site en réalité augmenté avec la possibilité de naviguer in situ avec une continuité complète des univers virtuels en adéquation avec le lieu physique…

Nous sommes concentrés sur les dispositifs mobiles nécessitent une déambulation

Istorylab : Comment parvenez-vous à proposer une telle précision dans la réactivité de vos applications de réalité Augmentée, sachant que la sensation de réalisme et la fluidité renforcent l’aspect immersif  ?

Pierre Croizet – C’est le fruit de notre analyse de l’expérience utilisateur qui nous pousse à essayer d’avoir toujours le meilleur compromis entre précision et fluidité. C’est un travail d’optimisation. On a même franchi une étape aujourd’hui, car les éléments éparses d’un décor réel servent désormais de marqueurs à la déambulation dans la Réalité Augmentée. Cela rajoute une mobilité supplémentaire au coeur de la navigation dans une Réalité Augmentée.

Istorylab : Pouvez-vous nous parler de vos projets actuels et à venir ?

Istorylab – Dans l’application “Poitiers évolution 3D”, nous proposons de découvrir deux endroits de la ville tels qu’ils étaient durant l’Antiquité et respectivement au moyen-âge et au XVII ème siècle. Cette application fonctionne toujours avec un système de mollette qui transforme l’environnement à 360 degrés et puis d’accéder à des contenus de médiations multimédia. In situ, cette application de parcours urbain incite le touriste à se positionner à un endroit précis en lui montrant simplement une photo de l’endroit où se déroule la partie de Réalité Augmentée. Comme souvent désormais, l’application est téléchargeable sur l’App Store et Google Play et fonctionne hors de la ville. Mais, dès qu’on se trouve in situ l’application est en mesure de vous géolocaliser pour vous proposer des contenus en rapport directement avec votre positionnement dans la ville. Il s’agit cette fois d’une application plutôt dédiée aux Smartphones commandée par la ville de Poitiers. Le marché de la déambulation urbaine se développe de manière important car chaque villes importantes dispose en France d’une histoire riche sur le plan patrimonial qui mérite d’être valorisé. Généralement, ce genre de projet commence par une discussion avec un comité scientifique consistant à choisir les bâtiments à valoriser ainsi que la ou les époques choisies. Commence dès lors l’inventaire des plans et archives nécessaires à l’élaboration du parcours historique et de la Réalité Augmentée. Cette période d’élaboration dure en moyenne autour de 6 à 8 mois en fonction des hésitations de chacun… La période de création 3D proprement dite est souvent plus courte, même s’il est nécessaire de faire souvent des aller et retour entre les clients et nous autour de la validation d’une maquette 3D blanche, puis texturée, tandis que la médiation et la communication progresse en simultanée…

 “Nous proposons un principe simple pour créer du lien entre les passionnés de patrimoine”

Lien vers le beta test de l’appli Oh Ah Check !
Istorylab : Aujourd’hui, vous comptez franchir encore une nouvelle étape dans la vie de votre société en proposant une application “Oh Ah Check” qui n’est pas simplement une appli patrimoniale, mais un véritable réseau social des passionnés de patrimoine ?

Pierre Croizet- Oui, l’application “Oh Ah Check” est actuellement en bêta-test sur Bordeaux, mais elle marche déjà très bien. Elle repose sur un principe de géolocalisation et de reconnaissance d’image dès qu’un visiteur passe devant un monument historique et le “check” en le prenant en photo. La photo dès qu’elle est reconnue par la base de données d’Oh Ah Check, engendre l’envoie automatique d’une petite fiche signalétique sur l’édifice mais aussi les avis, remarques des autres utilisateurs de l’appli qui ont posté des commentaires. Le visiteur peut aussi lui-même indiquer qu’il aime cet édifice historique et interagir avec les autres utilisateurs en échangeant des infos, des impressions comme sur n’importe quel réseau social du web. Il peut aussi alors trouver d’autres centres d’intérêts similaires dans les environs grâce aux conseils des autres “checkeurs”. Nous proposons en fait un usage simple pour créer du lien entre les passionnés de patrimoine.
L’objectif du projet est de répertorier un maximum de sites, connus ou moins connus, toujours sous le contrôle des collectivités partenaires qui sont également les financeurs de cette application sous l’égide de l’Association nationale des villes et pays d’art et d’histoire et des villes et Villes à secteurs sauvegardés et protégés (ANVPAH&VSSP). D’ailleurs, cette application qui sera lancée officiellement lors des Journées du Patrimoine les 19 et 20 septembre donne également la possibilité de participer à des opérations de mécénat (rénovation, réhabilitation de sites patrimoniaux) sous la forme de financement participatif. Pour le moment seuls 150 testeurs utilisent l’application, en vue de l’expérimenter et l’enrichir sur quatre villes de la Région Aquitaine: Bordeaux, Pau, Sarlat et Périgueux. Une trentaine d’autres collectivités sont d’ores et déjà intéressés et impliquées. Le lancement officiel de l’application est prévu au moment des Journées du Patrimoine 2015 les 19 et 20 septembre prochains.

L’application OH AH CHECK ! from GMT Editions on Vimeo.

Print Friendly, PDF & Email

About The Author

Marc Bourhis

IstoryLab est un site de partage d’informations que je suis amené à récolter dans le cadre de mon activité consacrée à l’innovation numérique dans les domaines de la préservation et de la valorisation des patrimoines, de la médiation culturelle sur le web ou sous forme d’applications mobiles, in situ dans les musées ou les lieux touristiques … Ces informations vous permettrons, je l’espère, de décrypter les nouveaux scénarii d’usage des innovations numériques.

1 Comment

  1. Marc Bourhis

    Merci à Nouveau Tourisme Culturel pour cette reprise d’un article d’istorylab.
    Marc

    Réponse

Trackbacks/Pingbacks

  1. Une application en or massif, OHACHECK! - Tourisme Culturel - […] et culturelles, mais surtout vous décrypte ces nouveautés : des interviews – dont celle de Pierre Croizet, qui y…

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Aller à la barre d’outils